Entretien avec le Directeur Regional Sylvestre Tiemtoré

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Cop 15: « Le reverdissement du sahel n’est pas un leurre, des solutions existent », Sylvestre Tiemtoré, Directeur régional du Programme Benkadi

La COP15 qui s’est tenue à Abidjan ce mois de mai 2022, a réuni 196 pays, 6500 participants et 1000 experts. Tous se sont réunis au chevet de la terre pour trouver des solutions contre l’avancée du désert, la déforestation, l’appauvrissement des terres arables ou les pollutions des sols. Parmi les délégations, figurent en bonne place la société civile africaine représentée à divers niveaux par des faitières à l’instar du secrétariat permanent des Organisations Non Gouvernementales (SPONG).

Nous sommes allés à la rencontre du Coordonnateur et par ailleurs Directeur Régional du programme Benkadi. Sylvestre Tiemtoré, puisque c’est de lui qu’il s’agit, fait partie sans conteste des acteurs internationaux qui ont donné de la voix et proposé des solutions innovantes pour le reverdissement du Sahel. C’est justement dans le hall de la gigantesque tour de l’Hôtel Ivoire  où s’est tenue la COP que nous l’avons rencontré. Juste après le Side Event organisé par le Programme Benkadi et ses partenaires, sur le plaidoyer et outils de la gestion durable des terres au sahel pour une amélioration de la résilience des communautés face aux chocs climatiques. Au cours de cette conférence des parties le Directeur régional du programme Benkadi est resté ferme dans ces convictions : « il faut appliquer d’autres solutions complémentaires, telles que les services payants environnementaux ». Lisez plutôt.

« Terres. Vie. Patrimoine : d’un monde précaire vers un avenir prospère », tel fut le thème de la 15ème conférence des parties sur la désertification à Abidjan, pensez-vous que le thème a  reflété vos attentes et vos aspirations lors de cette COP ?
Je pense que le thème de la COP15, est un thème d’actualité. Ce thème place la question de la terre au cœur même des problématiques actuelles parce que qui évoque la gestion durable des terres, dit aussi bonne gestion des terres, et vie pour l’humanité parce que tant que nous n’allons pas adapter aux pratiques humaines, une gestion durable des  terres,  il va sans dire que c’est l’existence humaine, elle-même qui est menacée, c’est comme si pour l’humanité refuser  aujourd’hui de changer  de mode de vie, c’est courir le risque de perdre la vie toute entière.  Pour nous ce thème était vraiment d’actualité quand on le met en lien avec les questions de réchauffement climatique, d’effets néfastes de changements climatiques, on peut dire que la question de la gestion des terres est en amont aussi de la solution des réchauffements climatiques. Mieux on s’adapte dans la gestion durable des terres, on peut séquestrer les carbones, on peut contribuer à amenuiser le réchauffement climatique et mieux être résilient aux effets néfastes des changements climatiques. Donc pour nous, c’est un thème vraiment d’actualité et qui a permis donc aux différents acteurs, d’apporter leurs solutions, leurs bonnes pratiques en matière donc de gestion durable des terres.

Quelle appréciation faites-vous de la participation du SPONG aux différentes COP, vous y voyez des avancées significatives au fil des années ?
Nous avons engrangé des avancées très encourageantes. La participation du SPONG aux  COP s’améliore d’année en année. Nous avons eu des moments  d’apprentissages où les chargés de projets sont allés pour comprendre et apprendre les mécanismes. Lorsque je me rends compte qu’au cours de cette COP nous avons organisé notre propre évènement, je me dis que nous sommes venus de loin. C’est d’ailleurs grâce à la participation à ces espaces de dialogues au niveau international, que nous sommes partie prenantes de plusieurs conventions telles que celle  de la désertification,  du  climat, et de la biodiversité.  Depuis la convention de Rio à laquelle nous avons pris part à notre récente participation à la 15ème conférence des  parties, c’est une avancée significative que nous  saluons à sa juste valeur. Je voudrais profiter de cette occasion pour saluer l’effort des parties prenantes qui a rendu cette COP possible. Et comme nous le savons tous, une conférence des parties, c’est une synergie d’action qui permet de soulever des montagnes. Je suis fier de cette bonne intelligence avec les réseaux dans lesquels nous sommes membres. La synergie, c’est le maître mot pour réussir ces grands rendez-vous internationaux.

Le programme Benkadi, a organisé un side event sur  le plaidoyer et les  outils  de la gestion durable des terres  en collaboration avec vos partenaires que sont « les communautés reverdissent le sahel » et l’ONG TREE AID. Avez-vous été satisfait des échanges ?
Je suis satisfait de ce side event, qui a passé en revue le plaidoyer, les outils en matière de gestion durable des terres pour améliorer la résilience des communautés face aux chocs climatiques, et qui nous a permis de voir l’expérience diversifiée des partenaires du programme Benkadi  que sont « Les communautés reverdissent le sahel »,  Tree Aid et aussi de porter le message sur le mécanisme de concertation de la société civile qu’organise Desertif’action. Je suis également satisfait  quant à la qualité  des résultats qui existent sur le terrain.    Je voudrais noter également les expériences et la qualité des outils opérationnels qui existent sur le terrain, pour permettre aux acteurs de restaurer et de reverdir les terres dégradées et aussi d’assurer une gouvernance forestière vertueuse, qui permet soit de stopper la désertification, ou de récupérer des terrains dégradés et de s’assurer que les communautés s’investissent  dans un cycle de reforestation irréversible. Quand on regarde les grandes recommandations qui sont sorties de ces échanges, on se rend compte que les acteurs demandent que la synergie soit mise au service des différents collaborateurs. Que  sur le plan du plaidoyer des acteurs puissent travailler en bon tandem pour pouvoir trouver des solutions et  suivre les engagements des différentes parties prenantes, les acteurs étatiques, les décideurs, et s’assurer que les engagements sont pris au sérieux et qu’il y a un suivi des objectifs escomptés.

Nous avons également insisté sur la nécessité de s’insérer dans les services payants environnementaux, afin que les populations qui s’inscrivent dans la déforestation, ou dans les RNA qui reverdissent le couvert végétal, puissent vivre de par leurs efforts et ne pas tomber dans un cycle de dégradation après la reforestation.

Parmi les solutions que vous proposez, figurent les  services payants environnementaux, de quoi s’agit – il concrètement et quelles garanties pour leurs efficacités ?
Il faut dire que la solution est en elle -même sa propre garantie. Quand on parle de services payants environnementaux, cela sous-entend que lorsqu’on amène des communautés à s’investir dans la gestion durable des terres, à reverdir parfois des zones sahéliennes, il n’y a aucune garantie que le cycle de reverdissement ne soit pas encore brisé par la sécheresse, dûe encore à l’action anthropique,  comme  la coupe abusive du bois, la culture sur brulis, les feux de brousses et bien d’autres.

Ainsi, intégrer les  services payants environnementaux c’est permettre aussi aux communautés qui reverdissement ces zones sahéliennes de pouvoir vendre ces investissements  comme des crédits carbones sur le marché international, ce qui permettra aux communautés de vivre dignement de leurs œuvres. Quand on prend par exemple le cas de Sayouba Zongo de la région du Nord, qui a reverdi  à lui tout seul plus de 100 hectares  de forêt, ce Monsieur aurait dû être un millionnaire à l’échelle internationale, parce sa contribution en matière de séquestration du carbone  aurait pu être évaluée et vendue sur le marché international en terme de crédit carbone. Qui Ce qui  aurait permis à sa communauté de ne plus avoir une pression    anthropique sur cette forêt et de vivre donc de ce service payant, de façon à rompre le cycle donc de la déforestation. C’est en cela que nous pensons que c’est une solution qui peut être durable. Le grand défi c’est qu’au niveau des pays africains nous n’avons pas toujours les capacités et les expertises nécessaires pour faire ces évaluations et aussi pour aller conquérir ce marché de crédit carbone au niveau international. Cela fait que les populations ne peuvent pas comprendre l’intérêt lointain et même immédiat de reverdir ces zones parfois dévastées. Alors que si ces services environnementaux étaient une réalité, on verra un engouement certain des communautés qui seront même capables de se battre par tous les moyens pour préserver ce qu’ils ont et prendre conscience que  la protection de l’environnement est plus rentable  pour eux, plus que de couper les arbres ou de les laisser couper.

Pour la COP 15, en plus de l’organisation du panel, quelles ont été les autres actions importantes que le SPONG et ses partenaires ont réalisées ?
Les moments des COP, c’est aussi des moments de Rendez – vous et de lobbying. En marge des évènements parallèles  que nous avons-nous-mêmes organisés, nous avons pris part à d’autres évènements  que nous n’avons pas organisés.  On a aussi rencontré des partenaires  au nombre desquels des nationaux tout comme des internationaux. Par exemple nous avons eu à discuter avec le Fonds d’intervention sur l’environnement  au Burkina Faso qui veut nouer un partenariat avec le SPONG, pour voir dans quelles mesures nous pouvons accompagner l’efficacité de la mise en œuvre de ce fonds d’intervention sur l’environnement au niveau du Burkina Faso au regard de notre connaissance des acteurs de la société civile.  Nous avons aussi pris part à un panel sur l’accélérateur de la Grande Muraille Verte où des informations stratégiques ont été portées par  rapport à l’ouverture d’un appel à candidature pour les pays du sud que l’AFD ouvre exceptionnellement cette année.  Je dis exceptionnellement parce qu’habituellement les fonds AFD passaient par les ONG françaises. Suite à un certain nombre d’interpellation et de plaidoyer, ou à cause d’autres enjeux,  l’AFD ouvre des fonds maintenant aux ONGs  aux partenaires du Sud. Les collectivités  peuvent également  postuler. Nous avons aussi participé à un évènement d’un  organisme canadien qui accompagne l’élaboration des projets dans le domaine climatique. C’est un mécanisme canadien qui accompagne  ceux qui veulent formuler des projets  dans la thématique des changements climatiques. Ce fut des moments de partages et de rencontres d’acteurs qui nous permet aussi d’élargir les  champs d’action et de réseautage en fonction des sujets qui sont discutés  avec les  partenaires qui sont présents.

Certains experts internationaux comme Manon Albagnac de l’ONG Cari, dit n’avoir pas été  très satisfaite des décisions de la COP. Elle  affirme que les organisations de la société civile qui sont à cette COP pourraient un peu plus avoir un rôle d’alerte ou de critique vis-à-vis des parties qui ne respectent pas leurs engagements, voire même vis-à-vis du secrétariat, qui ne pousse pas pour des décisions suffisamment importantes ». Etes- vous de cet avis ?
Les conclusions de cette COP ont été de toute façon mitigées et cela n’est pas surprenant parce que c’est une conférence entre les parties, comme vous le savez les parties  ce sont des gouvernements qui discutent entre eux avec la coordination du système des Nations Unies qui a en charge la convention désertification. Donc de ces concertations, les Etats n’ont pas voulu aller à des accords contraignants. Il faut noter que sur le plan climatique quand on dit que les accords sont contraignants, il n’y a aucun mécanisme de contrainte ou des sanctions qui peuvent obliger un Etat ou un autre. Des pays qui ont déjà pris des engagements au niveau climatique, ne sont pas encore prêts à prendre encore d’autres résolutions qui vont les contraindre sur le plan de la lutte contre la désertification. C’est vraiment dommage. C’est dommage parce que sur le plan climatique ou sur le plan de la désertification ce sont des phénomènes qui sont intimement liés. Les acteurs de la société  auraient voulu, que les Etats prennent des engagements fermes, cependant je pense qu’il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Déjà avec les initiatives d’Abidjan que le président Ouattara a annoncé ,  cela montre que c’est possible avec un engagement et une volonté politique de mobiliser des ressources parce que la Côte d’ ivoire et beaucoup de pays forestiers se rendent compte avec stupéfaction qu’en  une vingtaine d’années, toutes leurs forêts sont en voie de disparition et comprennent l’urgence d’agir. Le Burkina Faso n’est pas un pays forestier, mais il est aussi grand temps d’agir parce que nous avons des situations de dégradation de terres qui sont aussi alarmantes. Tenez, c’est plus de 200 000 hectares de terres qui  se dégradent chaque année. Donc je pense que le plus important  pour nous c’est de faire le combat au niveau national

Avez-vous un message particulier à adresser
Oui, mon premier message va à l’endroit de nos partenaires tels le Ministère des Affaires Etrangères des Pays Bas, l’ONG woord en Daad.  A leur endroit, nous  voulons insister que nous sommes un peu désappointé de constater que sur le terrain des solutions existent. Mais malgré ses solutions, le rythme de la dégradation des terres avance crescendo, alors qu’on peut mettre en pratique ces solutions à une grande échelle. Nous avons annoncé à  cette  COP des initiatives, des mesures et des accélérateurs.  Il serait vraiment bien que ces mesures, que ces accélérateurs, soient mis  en pratique au profit des communautés à la base, et aussi et surtout les acteurs qui sont proches de la communauté, c’est-à-dire  la société civile, les collectivités territoriales, pour qu’on puisse accélérer la mise à l’échelle de ses différentes solutions.

Pour les communautés à la base elle-même, ou les partenaires de mise en œuvre, je formule le vœu qu’ils puissent redoubler d’efforts et s’inscrire dans les perspectives de durabilité comme nous l’avons dit,  qu’ils appliquent  d’autres solutions complémentaires, tels que les services payants environnementaux. Parce que, une chose est d’amener les communautés à s’inscrire dans le reverdissement, la reforestation, mais tant que les populations ne vont pas vivre  de cette approche en plus de ce qu’elles font dans la chaine des valeurs, nous risquons de ne pas atteindre nos objectifs.

Propos recueillis par Victor Komondi
Expert Communication et Plaidoyer
Projet Benkadi Burkina Faso
Mail : victorkom@gmail.com

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